28
Oct
2025

Le quatrième trimestre

Je suis maman depuis deux mois.

On pourrait penser des années passées à me projeter et à me documenter sur la parentalité, puis neuf mois de gestation à sentir le bébé prendre forme, bouger et enfin arriver, permettraient une transition douce, pas à pas, et ce, même en tenant compte de la brutalité intrinsèque à sa mise au monde.

Et je crois avoir anticipé tout ce qui pouvait l'être : changements hormonaux, modifications cérébrales, récupération de l'accouchement, hachures du sommeil…

Au final, rien ne m'a réellement préparée à la sauvagerie avec laquelle cette multitude de bouleversements allait me submerger.

Du rien mère au tout mère

Je m'étais doutée que j'entrerais dans un mode survie les premiers mois, pour la protection de mon fils à l'état de nourrisson ; je n'avais pas idée d'à quel point je plongerais. La dernière fois que le quotidien m'avait inspiré un tel tunnel d'inquiétudes et de solitude, c'était à mes 18 ans en classe préparatoire… l'année qui avait marqué le début d'une dépression que je n'ai surmontée qu'au bout de dix ans.

Ce qui me protège aujourd'hui d'une nouvelle dépression est la vision d'un avenir au chaud, en famille dans une belle maison. J'ai néanmoins noté un phénomène commun : dans ces deux situations, le basculement, du jour au lendemain, dans ce fameux mode survie, a déclenché une crise identitaire.

En effet, tant qu'il sera si vulnérable, ma vie tournera autour des besoins primaires de mon petit, ce qui implique que la facette mère éclipse les autres, que je ne suis actuellement "que" mère depuis sa naissance.

Au moins, contrairement au père pour qui l'arrivée de l'enfant restait abstraite jusqu'à l'accouchement, la grossesse qui l'a précédé m'a parfaitement préparée à une chose : le deuil de ma vie sans enfant.

Mère qui rayonne vs mère qui absorbe

Si j'étais heureuse d'incarner une mère nourricière, celle qui répand son amour et multiplie sa joie, je souffre dans le rôle de la mère sacrificielle, celle qui se prive pour les autres et s'amenuise dans l'angoisse.

On ne naît pas mère, on le devient en l'apprenant à la rude école de la vie.

C'est d'autant plus difficile entre les remarques déphasées d'un entourage hermétique à l'idée qu'une jeune maman, au lieu de simplement se dire comblée, pleure d'épuisement et demande du soutien.

Ce décalage s'est particulièrement illustré dans les messages que j'ai reçus pour mes 35 ans. Oui, j'avais le plus beau des cadeaux… Non, ce n'était pas un de mes meilleurs anniversaires : je n'ai jamais été à cran lors des précédents.

En y repensant, je trouve fou que le post-partum suscite mille fois moins de prévenance que la grossesse alors qu'il est, physiquement et moralement, incomparablement plus éprouvant.
Peut-être est-ce parce que (presque) toutes les femmes peuvent devenir mère, avec le raccourci fallacieux que ce qui est accessible est facile ?
Ou parce que de l'extérieur, seule la grossesse se voit ?

L'ironie de la "délivrance"

Malheureusement, verbaliser des souffrances invisibles sonne aux oreilles de beaucoup comme de l'affabulation. Le pire est de les entendre y projeter du caprice, de l'égocentrisme, parfois même de la jalousie envers le bébé qui reçoit toute l'attention.

Bien sûr que toutes les mères passent par ce "quatrième trimestre". Bien sûr que l'événement réellement attendu par l'entourage était l'arrivée d'un bébé.

Mais derrière ce bébé souriant, il y a une mère entièrement dévouée à son équilibre.

Derrière ce bébé magnifique, il y a une mère à la poitrine couverte de plaies et aux mains rongées par l'eczéma.

Derrière ce bébé reposé, il y a une mère qui compte ses siestes, qui le berce à s'en abîmer les genoux, qui le promène au grand air chaque jour même par temps de pluie, qui enchaîne les nuits blanches dans le noir.

Derrière ce bébé bien portant, il y a une mère qui calcule constamment l'heure du prochain repas, qui surveille la batterie du tire-lait et la vaisselle des biberons, qui retente tous les jours différentes positions dans les hurlements, qui se crève à allaiter tout en récupérant d'un accouchement difficile.

Derrière ce bébé serein, il y a une mère qui répond à chaque appel, qui guette le moment propice de la semaine pour laver le vomi dans ses cheveux, qui confie l'enfant à son père mais le reprend dix minutes plus tard dans une spirale de cris, qui ne commence plus rien pour elle à force d'être interrompue.

Derrière ce bébé dit "facile", il y a une mère qui passe outre les conseils irréalistes en culpabilisant de ne pas parvenir à les suivre, qui supporte que ses appels à l'aide soient réduits à des plaintes malvenues ou des ordres hystériques, qui à force d'enchaîner les déceptions face au manque de compréhension, se résigne le plus souvent à porter ce poids seule.

Un tabou mortifère

J'avais bel et bien fait le deuil de ma vie sans enfants, et c'est de mon plein gré que je me donne complètement pour le bien-être de mon fils. Plus qu'une priorité, c'est pour moi un devoir sacré.

Mais je n'avais pas imaginé qu'on encenserait autant les mères discrètes, qui gèrent tout, toutes seules, sans faire de vagues, sans jamais élever la voix ; et je supporte mal d'être poussée à les imiter.

À tant romantiser l'autonomie et le silence des mères, (car la maternité les comblerait naturellement, tandis que la paternité enchaînerait les pères (???)), notre société toujours plus individualiste les laisse livrées à elles-mêmes et les conduit tout droit à la DPP…

Sans surprise pour ma part, au moment où j'écris ces lignes, le suicide est devenu la première cause de mortalité des jeunes mères, loin devant les complications physiques de l'accouchement.

Mère aujourd'hui et mère pour toujours

Néanmoins, lorsque j'entends les arguments des "child-free" qui espèrent que je leur confirme un récit d'enfer sur Terre, je ne peux que leur souhaiter de cesser de confondre bonheur et confort.

Même dans les larmes et la sueur, on trouve une félicité certaine lorsque l'on construit bien plus qu'un avenir : un héritage à léguer.

Quant au présent, je ne regretterai jamais d'avoir troqué les grasses matinées pour les instants de grâce qui ponctuent inopinément chaque jour que Dieu fait.
Il n'existe aucun amour similaire à celui d'une mère pour son enfant, dans lequel je baigne au quotidien – en veillant à ne pas m'y noyer.

Et chaque sourire, chaque regard, chaque caresse… chaque connexion avec mon enfant est un trésor qui vaut toutes les tempêtes.

Le verre à moitié plein de bulles

Quelques surprises insoupçonnées ont rendu ce début de maternité d'autant plus mémorable.

Je ne croirai plus jamais que ce qu'il y a de plus naturel est automatiquement facile. Je pensais que l'accouchement était la grande exception, personne ne m'avait parlé de l'allaitement, de sa fragilité, de la longue et sourde lutte à mener pour le commencer comme le maintenir.

À côté de cela, je dois admettre que j'ai une chance rare, celle de préférer sans effort ma silhouette de mère à celle de femme nullipare : ces proportions généreuses contrastent avec la maladie à laquelle me renvoyait ma précédente maigreur. Et puis, je me sens tant à ma place qu'il me semble naturel de développer une grande tendresse pour ce corps qui prend sans complexe la place qui lui revient, pour en honorer toutes les possibilités et tous les devoirs.

Sur le temps, cette ressource si précieuse dès lors qu'on se consacre à ce qui importe vraiment… Contrairement à ce que rapportent les jeunes parents que je côtoie, je ne trouve pas qu'il manque, mais qu'il a, au contraire, retrouvé sa véritable valeur : chaque seconde auprès de mon fils compte, chaque seconde sans lui également.

Enfin, je n'avais vu personne évoquer un amour débordant et dévorant en devenant parent. Je suis la seule à m'être entendue utiliser ces termes, mais après tout, du lien qui se tisse avec mon fils au nouveau regard que je pose sur la vie, je n'ai jamais été aussi peu encline à recevoir les avis de chacun sur ce que je suis censée ressentir.

Depuis deux mois, être mère me remplit et me bouffe. Et c'est à moi seule de le dire.

16
Aug
2025

Neuf mois de toi

Mon fils, j'ai rêvé de toi pour la première fois il y a cinq ans, au crépuscule de ma vingtaine ; une décennie entière où, dans un corps qui se désagrégeait lentement, je me persuadais que je ne voudrais jamais d'enfants.

Tu m'as appris l'humilité dans la prédiction de mes aspirations de demain, et grâce à toi, je leur reste fidèle dans leur impermanence.

Mon fils, je me suis installée avec ton père il y a trois ans, après deux longues années d'errance médicale supplémentaires, sans réelle piste d'amélioration ; lui organisait déjà notre futur pour préparer ton arrivée.

Tu m'as appris à remplacer "il mérite mieux que moi" par "il mérite que je fasse tout pour guérir", et grâce à toi, l'enfer a enfin pris fin.

Mon fils, tu as été conçu il y a neuf mois moins une semaine, la dernière avant que les médecins planifient ton existence ; mon ventre avait pris de l'avance sans prévenir, et tu t'es précipité pour t'y nicher.

Tu m'as appris que c'est la vie qui décide réellement, surtout en ce qui concerne la Vie elle-même… Grâce à toi, nous serons bientôt trois.

05
Jul
2025

L'épreuve d'amour

J'ai été hospitalisée en urgence la semaine du 2 juin, depuis laquelle je reste alitée pour retarder autant que possible un accouchement prématuré.

J'avais déjà dû, par deux fois, attendre pendant de longues semaines des informations cruciales, qui conditionnaient la viabilité de mon enfant. Je régulais alors mon sentiment d'impuissance en me concentrant sur d'autres préoccupations, avec des activités telles que l'aménagement de notre maison, le soin de mon corps, la préparation de petits plaisirs culinaires ou encore la planification de mes séances photo.

Pour ce troisième trimestre, l'exercice de patience dans l'inquiétude durera trois mois entiers, mais surtout, se fera en position allongée. Et je réalise, depuis, que compter les jours en priant pour que tout aille bien, est mille fois plus éprouvant dans le cadre d'une oisiveté forcée.

Sur la recommandation à la fois d'un ami catholique et d'une amie musulmane, mon mari et moi avons commencé la série The Chosen. N'appartenant à aucune religion et étant assez peu intéressée par la vie des prophètes en général, je n'attendais pas grand chose d'une histoire sur Jésus de Nazareth. Au final, me voilà happée dans un véritable voyage spirituel depuis mon canapé, avec mon cher et tendre dont les discussions rendent ce petit pèlerinage d'autant plus prégnant.

Pour ceux qui connaissent les Évangiles par cœur, j'imagine que l'humanisation visuelle des personnages enrichit leurs interactions, au point de donner une dimension nouvelle au récit qui en est fait.

Je voudrais rapporter certaines de ces interactions, en apparence anecdotiques, qui ont particulièrement résonné avec mon propre parcours.

Attention, spoilers.

L'effacement et l'assertion

Nous avons ri de ma ressemblance avec Marie de Magdala, de par nos approches, nos réactions et nos failles ; lorsqu'elle décrit la lumière omniprésente dans sa vie après avoir retrouvé Dieu, lorsque ses démons la rattrapent, lorsqu'elle verbalise son aigreur face à une disciple sans-gêne, "entitled".

De l'épisode où cette dernière fait irruption pour réclamer avec aplomb que l'on soigne son frère, mon mari avait retenu sa détermination à s'en sortir et sauver ses proches, tandis que j'étais outrée, comme Marie, qu'elle s'impose en détruisant le toit au milieu d'un sermon, sans la moindre considération pour le désir de discrétion de son sauveur ; un pharisien lancera d'ailleurs la garde romaine à ses trousses.

Personnellement, aider et donner à mes proches est un de mes plus grands bonheurs, mais le plaisir et le sens disparaissent dès lors que le don est traité comme un dû. C'est pourquoi je ne réussis pas à éprouver la moindre sympathie envers cette attitude, fût-elle présentée comme de l'audace, une bravoure affranchie des conventions sociales.

J'ai repensé à une pique-assiette qui se servait systématiquement dans mon plat sans mon aval. Je finissais toujours la soirée dans une colère noire ; non parce que j'enviais son culot, mais parce que je détestais mon incapacité à faire respecter mes limites.

Peut-être est-ce la propension de chacun à s'affirmer qui doit être dosée pour nous tolérer les uns les autres ? Dans la série, les protagonistes se réconcilient en concluant qu'elles devraient chacune s'inspirer un peu plus l'une de l'autre.

L'humilité scientifique

Parmi les apôtres de Jésus, deux sont dotés d'une intelligence rationnelle hors-norme : Matthieu, un génie des mathématiques au sens de l'observation aiguisé, appliqué dans son métier de publicain percepteur d'impôts, et Judas, expert dans les arts de la persuasion et de l'optimisation, promis à une brillante carrière de marchand.

Matthieu assiste à un premier miracle qui bouleverse son monde logique, et alors qu'il a tout à y perdre, il répond immédiatement à l'appel de Jésus. Il accomplit avec minutie son nouveau travail de scribe, mais son esprit cartésien rencontre d'immenses difficultés à saisir les paraboles, omniprésentes dans les discours qu'il retranscrit. Pourtant, jamais il ne doute de la sagesse de son maître : il se contente de poser ses questions et d'espérer qu'il en comprendra les réponses plus tard.

La démarche de Matthieu constitue pour moi un horizon des plus inspirants et honorables : avoir conscience qu'il y a toujours à apprendre et s'entourer de mentors auprès desquels continuer de grandir. Il connaîtra une évolution spectaculaire au fil des expériences que Jésus lui fera vivre, et loin d'être traité comme un simple exécutant, il co-écrira le sermon sur la montagne qui marque le début du ministère.

Le chemin vers l'enfer

De son côté, Judas assiste au sermon sur la montagne et reconnaît aussitôt le Messie des prophéties. Il a dès lors une seule obsession : l'avènement du nouveau roi, pour lequel il est décidé à jouer un rôle important.

J'ai lu récemment que la plupart des gens ne nous voient pas vraiment, mais voient ce que nous éveillons en eux.

Judas rejoint les disciples de Jésus en se persuadant qu'il a été choisi pour ses qualités de marchand, que sa mission est de les mettre au service du développement du ministère. À ses yeux, chaque opportunité de renflouer les comptes, s'attirer les faveurs des juifs, renverser l'occupation romaine... doit être saisie pour accomplir la volonté de Dieu – du moins celle qu'il croit comprendre.

Or, Jésus n'entend ni collecter l'argent des foules, ni respecter les lois qui corrompent l'esprit de Moïse, ni exclure les autres peuples de sa révolution. Il attend de ses disciples seulement qu'ils le suivent.

Judas s'obstine cependant à prouver son utilité dans sa propre perspective, et les mots de son maître enfoncent ses biais de confirmation : il croit voir ce que même le Fils de Dieu ne voit pas. Le jour où il finit par craindre sérieusement que Jésus saborde son destin, Judas se sent le devoir d'intervenir – et de le trahir, dans le but de révéler sa nature aux yeux du monde.

À mon échelle, je n'ai pu m'empêcher de repenser à un ami que j'ai invité à rejoindre Espace Pose et qui a contribué avec dévotion à sa fondation. Les premiers malentendus se sont révélés rapidement : cet ami réitérait son idée de développer une fédération nationale alors que nous avions vocation à souder une communauté locale. Je ne m'en formalisais pas, car ses initiatives étaient toujours animées de bonnes intentions. Puis elles sont devenues contre-productives, ont continué malgré les clarifications et les refus explicites... jusqu'à, un jour, causer du tort à d'autres membres.

Bien sûr que l'on se sent redevable en recevant de l'aide. Néanmoins, qui dit redevable dit dette ; une dette artificielle et non consentie, contractée de force ou par surprise, inspire moins la gratitude que la crainte de se retrouver dans une situation non désirée... à juste titre : nous savons à quelle tragédie conduira l'excès de zèle de Judas, prisonnier de ses projections qu'il prenait pour des révélations.

La non nécessité de convaincre

Plus l'arrestation de Jésus approche, moins son entourage, à l'exception de Jean et Marie, ne saisit la portée de ses avertissements. Est-ce l'illusion de son invincibilité après tous ces miracles, ou un refus inconscient qu'il leur soit arraché après lui avoir tout donné ? Toujours est-il que ces scènes contrastent avec ce que Jésus déclame devant ses détracteurs : "que celui qui a des oreilles pour entendre, entende".

Quelle utilité y'a-t-il à débattre avec un enfant qui claironne qu'il ne porte pas des chaussures mais des sandales ? Aucune, mais sans doute est-il plus difficile de rester indifférent lorsque l'on est directement responsable de son éducation. Jésus ne cherche jamais à faire l'unanimité et n'a aucun scrupule à diviser des peuples et des familles ; néanmoins, il s'attriste du déni de ses disciples.

Le miroir du pardon

Une scène en apparence secondaire qui m'a particulièrement marquée, est celle où Matthieu interroge Jésus sur la nécessité de s'excuser lorsque l'on sait d'avance qu'on ne sera jamais pardonné. Jésus répond que le pardon est en effet un cadeau qu'il appartient à l'autre de donner, mais il ajoute surtout ceci : on doit s'excuser, non pour recevoir le pardon, mais pour se repentir.

Aujourd'hui, je peux poser d'autres mots sur ma difficulté à renouer avec d'anciens proches, ceux qui se disaient désolés sans montrer la moindre volonté de faire évoluer la situation. Je me suis souvent demandé si je les incriminais par facilité, si je me complaisais moi-même dans une posture de victime. Le temps a montré que, sur le seul motif qu'ils se sentaient dévastés et dépassés, ils attendaient bel et bien mon empathie inconditionnelle, des explications, ma confiance, une nouvelle chance... le tout sans délai, car si j'étais moi-même dépassée et dévastée, cela ne revêtait aucune importance à leurs yeux : seule comptait l'obtention instantanée de mon pardon. Notre lien abîmé leur inspirait davantage de la contrariété que de la culpabilité.

Heureusement, d'autres personnes ont un jour brisé ma confiance et je m'en sens pourtant plus proche que jamais : celles qui ont su prendre leur part de responsabilité puis se racheter en exprimant un regret sincère. Ces conflits qui consolident, ces "disputes réussies" dont l'explosion a laissé intacte le socle de la relation, ont révélé que cette dernière, loin d'être fragile, était au contraire parmi les plus sincères que j'avais. Tout comme celle entre Matthieu et Pierre.

Le sage et le sachant

Une autre relation dont la sincérité est souvent interrogée dans la série, est celle que chacun entretient avec Dieu ; ce que j'aime également appeler la souveraineté du cœur. Ses aspects tant intimes que publics sont particulièrement développés autour de l'autorité religieuse et politique, incarnée entre autres par Nicodème, Yussif, Samuel, Shammai... Si certains se voient comme d'éternels élèves, prêts à accueillir le message du Fils, d'autres considèrent la moindre remise en question de leur institution comme un blasphème.

Sauf qu'étudier la loi de Dieu n'apporte aucune vérité absolue, pas plus que la représenter n'octroie sa sagesse infinie, car contrairement à ce que tous imaginaient du Messie, Jésus ne lutte ni contre les Romains, ni contre le paganisme, mais contre la déspiritualisation de l'humanité, quitte à enfreindre des interdits du sabbat. Ce faisant, il révèle que certains discours de bienveillance cachent un véritable abus spirituel.

Ces scènes m'ont amenée à une réflexion plus générale sur ceux qui, pensant sincèrement mettre leur expérience au service de leur bienveillance, tentent de "corriger" les choix d'autrui... jusqu'à parfois y imposer leurs obsessions personnelles. Or, peut-on encore parler de bienveillance lorsqu'un proche nous dépouille de notre libre-arbitre en n'écoutant, dans les faits, que lui-même ? Peut-il vraiment agir dans nos intérêts en éclipsant nos aspirations avec ses projections, en ébréchant nos ressentis et en négociant nos volontés, en insistant devant nos réserves et en persistant après nos refus ?

J'ai connu plusieurs déconvenues dans mes cercles proches, emplis de bonne volonté mais aussi de certitudes, qui se complaisaient dans un tel fonctionnement. Au nom de la pureté de leurs intentions, ils pouvaient franchir des barrières nécessaires à l'intégrité et à l'intimité... Peut-être leur aide était-elle sincèrement désintéressée ; dans les faits, ils priorisaient leur posture de sauveur à la salvation concrète de leur protégé.

Pour certains, leur besoin d'être identifiés en tant qu'intermédiaires nécessaires, indispensables, les amenait même, consciemment ou non, à créer des problèmes de toutes pièces ; tout comme les 613 commandements dans la Torah ont pu détourner le Décalogue initial...

Les preuves d'amour

Si nous aimons Dieu, Dieu nous aime-t-il en retour ? Jacques le Mineur, Pierre et Thomas se questionnent tour à tour sur les raisons de Jésus de refuser à ses apôtres les plus fervents, les plus dévoués, ce qu'il offre sans condition à de parfaits inconnus. Alors qu'ils ont tout sacrifié pour le suivre, l'inaction de Jésus devant certains drames semble cruelle, son enseignement injuste et ses mots de réconfort incompréhensibles.

Une nuit de tempête en mer, au comble du désespoir, Pierre laisse éclater sa colère et met Jésus au défi le faire marcher sur l'eau. Or, une des pires façons d'évaluer l'amour que l'autre nous porte est de tester ses failles.

Je crois très fort que face à l'orchestration divine, nous sommes comme des enfants face à leurs parents, dont ils ne peuvent comprendre toutes les décisions véritablement prises dans leur intérêt. Jésus a le pouvoir de mettre fin à toutes les souffrances immédiates, mais il ne le fait pas. Son amour se manifeste dans sa simple présence. Auprès de lui, la joie et la paix restent constamment à portée de main : il est un compagnon qui donne la force d'avancer.

Jusqu'à ce que ma progéniture trouve un jour cette ressource en elle (car rencontrer Dieu, c'est découvrir en soi plus grand que soi), j'espère incarner pour elle une présence semblable, qui lui apporte la certitude inébranlable d'être infiniment aimée. Que reste-t-il à Pierre lorsqu'il coule ? La main que Jésus tend pour le sauver de la noyade... Il se réfugie dans ses bras, et la tempête finit par passer.

La honte et la salvation

J'ai pleuré, comme soulagée d'un énorme poids, devant l'épisode où plusieurs disciples, tourmentés par leurs péchés passés, entendent que ces derniers ne les définissent pas et qu'ils sont dignes d'être sauvés.

La photographie et les musiques sont sublimes, mais ce qui m'attire et me marque le plus au fil du visionnage de The Chosen, c'est le bien-être constant et persistant que je ressens dans mon âme : jamais je ne me suis sentie aussi nourrie en regardant une série et apaisée en me couchant ensuite.

17
May
2025

La famille choisie

Au début de ma vingtaine marquée par les conflits familiaux, deux ruptures amoureuses fracassantes et une belle blessure d'abandon, je m'étais persuadée que ma stabilité sociale et ma sécurité affective passeraient par une nouvelle forme de famille choisie, mêlant amitiés durables et amours plurielles.

J'étais arrivée à cette conclusion car les premières m'apportaient une illusion de permanence dans les relations, les secondes la croyance que sans exclusivité sentimentale ni sexuelle, il n'y aurait plus de dilemmes ni de trahison.

J'ai cessé d'exister en tant que "copine de", j'ai appris la compersion et désappris la jalousie, j'ai énormément grandi, j'ai gagné en estime de moi-même, et j'ai vécu des relations extraordinaires, des connexions intenses que je n'osais pas envisager auparavant... Aimée, je l'étais, je n'en doutais plus.

Cependant, les années passant, mes amis poursuivaient leurs rêves ailleurs et mes amours me négligeaient pour leur dernier coup de cœur.

Je prônais la liberté absolue pour être pleinement choisie ; au final, je n'étais le choix de vie de personne. Et je souffrais de cette absence de réel ancrage.

Retour au couple traditionnel

Après ma crise de sens lors du premier confinement du Covid-21, je me suis promis d'entamer ma trentaine en sachant où aller, et surtout avec qui.

Aussi, lorsque celui qui deviendra mon mari m'a approchée, j'ai accepté de le rejoindre à la condition que nous voyions notre futur ensemble : puisqu'il aspirait à devenir papa, j'attendais de lui qu'il projette d'ores et déjà de fonder cette famille avec moi.

C'est ce que nous avons construit depuis, dans un amour réconfortant comme un feu de cheminée, alimenté en nous choisissant avec conscience jour après jour... et qui, pour tenir sur le long terme, exige que nous ne dispersions ni notre énergie ni nos engagements dans des fréquentations de passage.

Ce revirement sur le plan amoureux restait compatible avec ma vision initiale de l'amitié : celle d'une famille de cœur, solidaire, présente, aimante. Aujourd'hui encore, je m'accroche à un idéal d'amitié qui se bâtit au long court sur les plus belles valeurs humaines, et je m'applique à faire ma part du mieux que je peux.

Désacralisation de l'amitié

Au fil de ces ajustements relationnels, je suis devenue plus lucide sur les manquements et les abus d'une partie de mon entourage, et surtout plus ferme. J'ai dû me l'avouer à chaque rupture ces dernières années, lorsque j'ai été sur le point de sacrifier ma santé, mon foyer ou encore mon intégrité sur l'autel de l'amitié : l'amitié n'est pas au-dessus de tout.

Aucune amitié, aussi complice soit-elle, ne mérite que je m'engage à mentir à mes proches.
Aucune amitié, aussi dévouée soit-elle, ne mérite que j'absorbe à m'en rendre malade d'angoisse.
Aucune amitié, aussi expansive soit-elle, ne mérite que je subisse des exhibitions qui me dégoûtent. 
Aucune amitié, aussi fusionnelle soit-elle, ne mérite que je laisse mon mariage pâtir de sollicitations intempestives.

Alors, si l'amitié n'était finalement pas sacrée à mes yeux, qu'est-ce qui l'était ? La loyauté, la sincérité, la générosité... dont l'amitié est un canal, et non une idole. En réalité, nombre de mes "amis" pervertissaient ces valeurs en prétendant les édifier.

Et aujourd'hui...

La famille que je choisis est celle que nous avons fondée.

15
May
2025

Le vingtième apéro-photo

Hier soir j'animais le vingtième apéro-photo d'Espace Pose. C'était également la dernière fois que je m'y rendais en tant que présidente.

Ce soir, je réalise qu'après la création de l'association, je n'ai pas documenté les événements organisés dans le cadre d'Espace Pose. Et c'est fort dommage, au vu des investissements de chacun comme du résultat collectif, en passant par les divers rebondissements qui ont ponctué cette aventure. Une aventure qui m'a permis de réaliser qu'on ne peut pas concrétiser une vision sans se connaître soi-même.

En effet, en portant ce projet pendant deux ans, j'ai enfilé des casquettes qui m'ont confrontée à qui je suis lorsque je sollicite, lorsque je dirige, lorsque je transmets... de comprendre où étaient mes axes d'évolution, quelles étaient mes véritables priorités, de qui je souhaitais être entourée et au final, qui j'aspirais à devenir ; des lignes toujours mouvantes, qui m'ont néanmoins confirmé que je n'aime ni être à la tête de tout un groupe, ni devenir la figure personnifiée d'un mouvement.

Aussi, je me félicite d'avoir, dès les débuts d'Espace Pose, choisi de m'effacer des communications officielles.
C'est dans l'ombre que ces remises en question personnelles ont continuellement ajusté la direction, et surtout renouvelé mon énergie pour persévérer dans cette mission jusqu'à ce que je sois entièrement relayée.

Espace Pose, en quelques chiffres, c'est aujourd'hui :
→ une trentaine d'adhérents
→ une quinzaine de membres actifs
→ une vingtaine d'apéro-photos mensuels, sans interruption, qui comptent en moyenne 25 participants
→ un meet-up photo complet
→ une trésorerie pérenne pour au moins cinq années sereines

Espace Pose, ça a aussi été...
→ un esseulement tenace durant toute la première année
→ des promesses empoisonnées
→ des désillusions latentes et des ponts coupés avec deux de mes meilleurs amis
→ une perte de sens progressive
→ un burn-out au bout de neuf mois

Mais Espace Pose, ce sera surtout...
→ de la bienveillance et des encouragements
→ une solidarité active dès la deuxième année
→ de très belles rencontres humaines et des amitiés renforcées
→ des leçons de vie inimitables
→ une vraie petite communauté photographique bourguignonne, inexistante il y a seulement deux ans... et désormais autonome

27
Apr
2025

Débuts au stylet

En septembre dernier, pendant notre voyage de noces, j'ai fait part à mon mari de mon désir de développer un nouveau savoir-faire : le dessin numérique. Je venais de consacrer un semestre à me former au copywriting, je souhaitais enchaîner avec une discipline offrant plus de liberté artistique.

J'y voyais de surcroît l'opportunité de compléter mes offres de services dans le web avec des compétences supplémentaires liées à l'identité visuelle, comme la création de visuels, de polices, de logos...

J'ai investi dans la tablette Wacom dont je rêvais depuis des années, j'ai installé Krita sur le conseil de ma cousine graphiste, et je me suis lancée avec un objectif qui me semblait raisonnable : un dessin par jour.

Comme lorsque j'avais débuté la photographie, j'avais tendance à comparer le résultat obtenu à celui que j'avais fantasmé, et à déprimer de l'écart entre les deux. Néanmoins, ma frustration a été bien plus forte en partant avec un niveau correct en dessin qu'en partant de zéro dans la photographie : naïvement, j'avais imaginé que ce serait "comme en vrai, avec le Ctrl+Z en plus". En plus de la découverte de la multitude d'outils, j'ai submergée par la différence de sensations avec le papier, et au bout de deux semaines, je ne supportais plus la médiocrité de mes tentatives.

J'y suis revenue quelques mois plus tard, au deuxième trimestre de ma grossesse, en décidant cette fois de ne plus chercher à produire des tableaux entiers mais de me concentrer sur des objectifs intermédiaires. Le premier était de développer un coup de stylet plus précis pour simplement dessiner des contours sans trembler... Et j'ai aujourd'hui la satisfaction d'y être parvenue avec ce petit croquis de Kriss de Valnor.

1 2 3 4